Les motards ne se cachent pas pour mourir

Rédigé par petitetremalfaisant - - Aucun commentaire

Site d'origine : http://claymotorcycles.com/2017/10/motards-ne-se-cachent-mourir/

Titre à la con pour une histoire absurde. Dans la communauté moto, la mort est là qui rode. Nous arborons crânement des skulls un peu partout en bagues ou cousus sur nos cuirs. Mourir à moto. Cela ne manque pas de panache. C’est peut-être plus classe que de mourir en tombant dans les escaliers. Parfois, en descendant un truc lourd dans les escaliers, je me dis « Est-ce bien nécessaire ? ». De même, quand je démarre une bécane, je me dis « Tu es un papa ».  Mais je ne me dis plus « Tu es un mari ». Ma femme vient de mourir. LA Femme. Aude-Emmanuelle, La Femme de ma vie, du temps où j’étais encore vivant. Maintenant, reste la survie.

Claymotorcycles n’a plus d’âme. Pour employer un concept créole qu’elle avait ciselé sur mesure : on est « dés-âmés ».

Mourir à moto pose problème pour les proches. C’est de la souffrance. C’est trash. Ya de la violence. C’était pas prévu. Ma Femme était, entre autres, critique d’art et spécialiste de l’esthétique dans l’art contemporain et aussi dans l’art créole. On avait une référence commune. Un spécialiste, comme elle, qui venait parfois à la Réunion bosser aux Beaux-Arts. Moi, je le connaissais par ses écrits sur la moto. Paul Ardennes. J’ai fait un post ou deux sur lui. Le gars prétendait faire l’amour à sa moto. Ça la faisait beaucoup marrer. Il a écrit une page sur les « vraies » morts à moto, bien esthétisantes et tragiques, et les autres. Je trouvais ça cool à l’époque. Maintenant je trouve ça juste idiot. Pfff. C’est juste la mort. La mort c’est con, ça te vole tes proches et ça te laisse dans une solitude abyssale. C’est pas joli. Y a pas de belle mort. Y a que des morts idiotes et injustes.

J’ai plus peur de mourir. J’en n’ai même plus rien à foutre, tant la vie est fragile. On en avait une conscience aigüe. On savait qu’on était heureux, dans notre petite bulle de savon. On la savait éphémère cette bulle d’amour total. Pas à cause de nous, car, tout le monde vous le dira, rarement on aura vu deux êtres se correspondre à ce point des phéromones aux neurones. L’un finissait les phrases commencées par l’autre. Ou bien nous n’avions pas besoin de parler car on se comprenait. Ce genre de choses, quoi. Mais c’était rare, vu qu’on parlait tout le temps de tout. Parfois, on sortait le même mot en même temps. « Chips ! Double chips ! ». Les 3 mômes, ça les faisait bien marrer aussi, cette joyeuse folie du quotidien enchanté.

On s’était rencontrés chacun un peu esquintés par la vie. On a été bien récompensés. Mais maintenant, Clay, c’est l’heure de payer l’addition. Salée. Salement. La Maison Mort ne fait pas crédit.

Elle n’a pas eu la mort flamboyante du motard ivre d’adrénaline, ni de celui qui se fait sournoisement happer par une voiture aveugle. Il y a de cela des années, après 18h de conduite, elle s’était fait démolir l’épaule par un chauffard, à l’insu de son moniteur incompétent. Mais du coup, elle s’était lancée dans la pole dance. Une revanche. Elle avait atteint un haut niveau technique.

Le blog lui doit tant. Je ne peux pas entrer dans le détail. Tu la connais bien entendu. Au début, je lui avais donné comme pseudo « Manuela ». Elle était furax ! Aude-Emmanuelle. C’est tellement plus un poème antithétique. C’est tout elle ça ! C’est comme pour sa vie d’intello de haut vol. Pas mal de gens la prenaient pour une ravissante idiote alors qu’elle était docteure en philosophie, qu’elle préparait une seconde thèse en Arts Plastiques sur le corps dans l’art créole à la Réunion et en Martinique. Elle avait donné des conférences dans le monde entier sur des tas de sujets. Elle avait remporté des prix de littérature. Elle avait écrit pas mal de bouquins. Je les relisais avant publication. Je les illustrais parfois. Le tout à coups de coupes de Champ ou de Picon bière ou de vin rouge, c’était selon. Moi, je jouais le bourrin de service, mais j’étais le seul à pouvoir soutenir avec elle une polémique sur Spinoza après visionnage de Games of Thrones, un verre de Graves à la main. Et ça finissais mal. Inévitablement. Seul sur le canapé ou à deux au lit. 🙂

Pole Dance philosophie (en vente chez toutes les librairies en ligne) venait de sortir, mais elle ne faisait pas de promo. Trop timide, trop modeste. Et puis elle était déjà passée à autre chose. Elle enseignait des tas de disciplines dans plein d’endroits différents. Par passion, mais aussi parce que notre société de profit précarise les intellos.

Je ne vais pas me lancer dans une énième bio-bibliographie. Vous pouvez googeliser. Aude-Emmanuelle HOAREAU. Une œuvre. Un corps. Une tronche. Une étoile filante. Elle avait mis l’étincelle au feu d’une créolité affirmée, mais toujours en quête de soi et ouverte sur le monde. Les gens de toutes les couleurs, les gays, les trans, les motards dépressifs, les humains de toute condition la touchaient, tant qu’il étaient sincères.

Tout ce que je peux vous dire, c’est que les motardes pas sexy qui rivalisaient avec les mecs les plus débiles, c’était pas son genre. De même, elle détestait les machos façon MC pas Solar qui lui disaient pas bonjour parce qu’elle était une fille. On ne faisait plus aucune sortie moto. Juste on prenait la bécane à deux pour aller lui acheter une petite robe noire et des mules rouges à talons, ou on filait dans la nuit pour se faire un petit resto. Elle se serrait contre moi. Tellement fort. Je lui faisais les commentaires, on riait. Jusqu’à ce que la vitesse nous cloue le bec et nous oblige à épouser les virages.

Elle est morte en catimini. Dans sa petite robe noire et ses escarpins dorés. Bien poupette comme il faut, avec un bracelet de cheville Dior. Elle a bien garé le pick up Claymotorcycles. Elle a ouvert à sa petite chienne qui a dû lui faire la fête. Elle a posé son gros sac, un faux LV rapporté d’Algérie, l’air à la fois satisfait d’une bonne journée de travail, et rêveur de la bonne soirée à venir. Elle s’est tournée vers sa cuisine-cyber-café que je lui avais aménagée. La rupture d’anévrisme a déconnecté son cerveau hyperactif. Le temps de toucher le sol, elle était déjà partie rejoindre les petits anges du paradis des amoureuses. C’était une source de tendresse infinie pour les enfants, pour la chienne paumée qu’elle avait récupéré tout malade.

Après ? Après tu fais les courses peinard. Tu es à deux doigts du burn out professionnel, mais tu te dis qu’après la merveilleuse soirée passée en famille, ce soir sera ta récompense ultime. Tu t’arrêtes à l’épicerie du coin pour acheter une ou deux conneries. Mais ça va pas se passer comme tous les vendredi soir. Là, c’est le Vendredi 13 Octobre 2017. Les pleurs au téléphone. Les enfants incrédules qui croyaient à une blague. Moi qui démolis le chrono en XJR pour venir. Dominique, un voisin, un saint homme. Il est là. Il lui fait du bouche à bouche et le massage cardiaque. Y a le Samu au téléphone. Je prends le relais. Au moins je l’embrasse encore ! Faut tenir putain ! C’est qu’une question de temps et de souffle. Se raccrocher à un combat illusoire. Ses grands yeux dorés qui fixent l’infini. Les secours. L’enfer qui s’ouvre sous tes pieds.

C’est une mort de rêve, pour elle qui avait peur d’être quadra. Mourir sans le savoir, en paix avec ses proches, sans conscience ni douleur. « Tu me laisseras pas, dis ? » « Tu crois qu’on va quand même mourir alors qu’on s’aime si fort ? Y a vraiment pas de solution ? Et si on se retrouve après, ce sera pas pareil de toute façon. Y aurait pas moyen de devenir des vampires ? Ou au moins de mourir sans le savoir, mais qu’est-ce qui peut le garantir ? » On en parlait un peu avant, à cause de ce satané mal de tête qu’elle se traînait. Comme d’habitude, le corps médical est passé à côté. On avait autrefois donné des cours d’anthropologie de la médecine et elle était membre d’un comité d’éthique hospitalier. Ma mère était infirmière dans des services spécialisés. On connaissait la musique. Tu peux être soigné à temps et ressortir aphasique, paralysé ou avec un cerveau au ralenti. Ma chérie n’aura pas connu cela. Elle meurt à 39 ans, le lendemain de notre anniversaire de mariage, à peine fêté en toute simplicité,  avec les enfants qu’on a élevés de 5 à 15 ans, d’union différentes, mais dans le même grain de folie, envers et contre tous. Elle part donc. Un vendredi 13, bien entendu.

Bof. La vie est belle ? Je le disais sans cesse. C’est mon boulot. Et c’était aussi mon loisir dans ce blog qu’elle m’a poussé à créer avec tant de culot désinvolte. Maintenant…Je sais que j’ai eu de la chance. Certains ne rencontrent jamais leur âme sœur. 10 ans de bonheur, ça faisait des jaloux, mais aussi des admirateurs, voire des amis. Elle a croisé pas mal de copains gentils sur la route, en ligne ou sur les stands. Rien à regretter de ce côté.

Parfois, elle s’emmerdait ferme, mais elle jouait le jeu pour moi.

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La petite sirène Claymotorcycles ? Elle avait ses traits. Les conseils en tout genre, c’était elle. L’inspiration, la folie, les épisodes de web série délirants ? C’était avec elle et pour elle. Je pourrais ainsi continuer la liste. Y avait pas que la moto. Je lui rendais bien la pareille avec la pole dance ou l’art et on essayait de croiser les genres, au nom du rock & roll.

A la Réunion, ma chérie est désormais une icône. Elle qui se croyait malaimée. Pas de moi pour sûr. Le reste, on s’en fout mon amour.

Aux Beaux-Arts, ses amis lui ont rendu un véritable hommage. Plus de mille roses et fleurs! Un truc merveilleux. Merci les artistes ! C’est une sorte d’île aux enfants perdus, cette école. Etudiants comme profs. Elle y était dans son élément. Il sont exposé le poème que je lui ai torché sur mon téléphone lors d’une de mes premières insomnies. « -T’as pas bien dormi Bébé ? –Bin non tu sais, vu que t’étais pas là ». c’est ce qu’on se disait quand elle était en déplacement à l’étranger pour ses conférences. Elle se dévouait pour ses étudiants. Elle passait un temps fou à tout apprendre en 4°vitesse pour ensuite leur transmettre l’essentiel avec écoute et patience. Elle avit une rose tatoué au pied, copiée sur celle de sa guitare électrique, et plein de petites roses captives des semelles transparentes de ses stilettos de pole.

« Tourne encore et pour toujours, mon amour mon bel amour,
dans mon cœur et dans ma tête.
Tourne pour moi dans les cieux mon astre.
Ma femme étoile.
Mon âme filante.
Emporte-moi loin là-haut avec toi.
Partons.
Un jour.
Plus tard.
Toujours plus tard mais jamais trop tard.
Je te rejoindrai.
Enfin.
Dès que je le pourrai.
Pas encore.
Je t’aime.
Tu le sais bien. »
Ton homme

Le jour des funérailles, je ne voulais pas de cortèges en plastoc avec des rupteurs de gens qui veulent juste se faire mousser. Mais les potes du Wind & Fire MC et quelques autres amis sont venus. Je ne voulais pas déranger. Juste la suivre. Mais je me suis laissé faire. Heureusement. On a tout de même rigolé, car on ne pouvait rattraper le corbillard Mercédès. On a roulé comme des fous pour le localiser dans un des bouchons dont l’île a le secret. Ma belle créole craignait les esprits. Elle n’aimait pas que je plaisante quand je dépassais un corbillard. Elle se serrait contre moi, et je lui lançais des conneries du genre « Je roule plus vite que la mort ». Sans le savoir, on passait notre temps à déconner au beau milieu d’une putain de tragédie grecque : « Ubris ». Provocation. « Nemesis ». Punition.

On peut voir des signes partout. Il est certain que j’ai senti son menton se planter entre mes omoplates l’autre jour. Je ne sais plus. A la Réunion, il y a tant de spiritualité derrière la moindre racine, pour moi zorey rationaliste. Elle repose dans un vieux caveau de famille, face à la mer, à deux pas de la tombe du pirate La Buse, un calaisien, un gars de chez moi.

J’ai balancé tous mes teeshirts et mes bagues à tête de mort à la déchetterie. La moitié de ma garde-robe est partie avec elle. Plus d’humeur. La vie est fragile. Précieuse. Tout le reste, c’est de la fanfaronnade.

C’était à moi de tirer ma révérence, explosé par un gars qui texte au volant. J’ai 10 ans de plus qu’elle. C’eut été dans l’ordre des choses. Sauf qu’ y a pas d’ordre. C’est juste du Grand N’importe Quoi. Les gentils se font du souci et meurent. Les salaud d’hypocrites qui sèment la souffrance, eux,  s’en tirent peinards.  Je sais aussi que c’est bien que je me tape le sale boulot et qu’elle se fasse la belle. J’aurais préféré me balancer du haut d’une falaise avec une de mes bécanes (pas le Dax, ça ferait un peu con), pour la rejoindre avec fureur. Mais je dois tenir pour les mômes, pour la famille.

Alors j’apprends à jouer Sublime et Silence de Julien Doré (son clip préféré) à l’ukulélé, je range pieusement ses affaires comme autant de reliques (500 litres de fringues sexy) qui viennent remplacer sa barre de pole dans le garage. Et je chiale, comme un grand.

J’ai pas de conseil à donner, et je veux en recevoir aucun. Est-ce que je vais encore pouvoir poster sur le dernier casque à la mode après ça ? Elle le voudrait. Moi je sais plus trop.

On attendait avec impatience le soir pour enfin s’endormir ensemble, après le taf, l’amour ou une bonne vieille série. J’aurais tant aimé qu’on s’endorme et qu’on ne se réveille jamais C’est peut-être ça l’éternité non ? Mais moi je suis maudit désormais. Condamné à attendre. T’as pris perpète mon p’tit Clay. Marrant pour un gars qui passe son temps à écouter en prison des gars qui ont buté leur femme.

Je vais attendre de me refaire question thunes. Et là je vais refaire une bécane. Pas encore en son honneur. Non. Juste un sale truc qui fait peur. Dans la Nuit Noire qu’est mon quotidien récemment dérisoire, scotché pour l’éternité dans une espèce d’arrêt sur image absurde, il n’y a que sur une moto que je me sente encore vaguement vivant. Les humains me parlent et ils veulent m’aider, mais ça fait écran. ça fait blablabla. Parfois, je tourne un peu la poignée, je ferme les yeux, et là, enfin, y a juste plus rien. Presque comme le soir du Vendredi 13 Octobre 2017, vers 17h30. Juste à la fin de l’hiver austral. Quand tout s’est subitement arrêté. Je me rapproche mon Amour.

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